J’accuse le CRIF
Enième amalgame entre soutien aux Palestiniens et antisémitisme
La relaxe de Siné
peut bien résonner comme un signal fort à leur adresse, il en faudrait
plus pour calmer ceux qui ont coutume d’utiliser l’accusation
d’antisémitisme comme une arme de terrorisme intellectuel - ce qui
dessert in fine les juifs, en renforçant le vrai antisémitisme, comme l’explique Philippe Cohen dans son retentissant coup de colère contre Bernard Kouchner. Quelques jours après l’énoncé du verdict déboutant la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme se
tenait en effet le dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). Son président, Richard Prasquier, y a déclaré durant son discours : "Les
manifestations prétendaient soutenir la population de Gaza contre les
attaques d’Israël, contre qui aucun qualificatif n’a été épargné :
génocidaire, nazi, honte de l’humanité. Mais il y a eu aussi ces cris
de "mort aux juifs !", cette insulte monstrueuse de
l’étoile de David impunément identifiée sur les banderoles à la croix
gammée, il y a eu ces maquettes de fusées Qasam glorieusement
transportées dans les rues de Paris par des militants cagoulés. Pour bien des organisateurs, nous l’avons compris, l’objectif réel était de glorifier le Hamas.
Nous sommes dans un pays libre : manifestations de soutien à la
population palestinienne, manifestations d’hostilité à la politique
israélienne, tout cela est normal. Mais comment admettre qu’on défile
sous les drapeaux de ce mouvement architerroriste qu’est le Hamas avec
des banderoles de haine et des slogans de mort ? Je comprends celui qui
vient aider des populations en détresse et qui se laisse manipuler ;
mais comment croire ces militants politiques aguerris de l’extrême
gauche qui prétendent n’avoir rien vu et rien entendu de ces
débordements ? Sur les photos on ne les voit pourtant pas fermer les
yeux ou se boucher les oreilles !" Quant à François Fillon qui lui succédait à la tribune, il en a remis une louche : "Nous
n’acceptons pas que des manifestations prétendument pacifistes
dégénèrent en débordements de violence, cautionnés par la complaisance
de certains responsables politiques", s’est-il ainsi vertueusement indigné.
Lisons ce qu’en dit Dominique Vidal, journaliste du Monde diplomatique,
fils d’un survivant d’Auschwitz et d’une jeune fille juive cachée
pendant la guerre par des paysans chrétiens du Chambon-sur-Lignon : "Là
où la légitimité s’arrête, c’est quand M. Prasquier — malheureusement
suivi par le premier ministre — dénonce comme antisémites les
participants aux défilés de solidarité avec Gaza, allant jusqu’à
exclure de son dîner les Verts et le Parti communiste français — PCF —, accusés de « ne pas s’être élevés contre le kidnapping (sic) des manifestations par des mouvements islamistes, avec des slogans antijuifs ». Quiconque y a pris part sait pourtant que ces débordements furent à la fois marginaux et unanimement condamnés. Quand, à l’issue d’un cortège du CRIF, le 7 avril 2002, les nervis du Betar et de la Ligue de défense juive (LDJ) s’en prirent aux passants d’origine arabe, accusa-t-on M. Roger Cukierman, alors président du CRIF, d’avoir conduit une « ratonnade » ? Question toujours d’actualité : qui protège la LDJ, interdite aux Etats-Unis et en Israël, mais autorisée en France malgré ses violences récurrentes ?" Excellente question ! Plus de détails sur le Bétar et la LDJ sont exposés dans notre billet consacré à l’affaire Rudy H.
Comme le précise Dominique Vidal, les communistes et les Verts n’ont donc pas été conviés cette année au dîner du CRIF. Sans doute sont-ce eux qui sont visés par Fillon dénonçant "certains responsables politiques", avec ceux du NPA, mais la LCR dont le nouveau parti émane n’a de toute façon jamais été invitée - "on n’y serait jamais allé », s’esclaffe Alain Krivine, cité par Libération. Juif lui-même, mais farouche adversaire de la politique menée par l’Etat d’Israël. Comment le PCF réagit-il au boycott dont il est la cible ? Sa responsable, Marie-George Buffet, juge que le CRIF "fait une confusion" : "Les familles de Justes sont très nombreuses au sein du PCF qui s’est toujours battu contre le racisme et l’antisémitisme. Il
y a une situation au Moyen-Orient, avec le comportement inadmissible du
gouvernement israélien, mais aussi la lutte formidable des pacifistes
israéliens et la résistance courageuse du peuple palestinien pour
obtenir un Etat. Et puis, il y a la communauté juive en France et
l’histoire du Parti
communiste qui a toujours été aux côtés des juifs de France dans la résistance contre l’occupant nazi." Pour les Verts, la réaction est plus offensive, par la voix de Martine Billard, députée de Paris d’ordinaire habituée du dîner, qui accuse les responsables du CRIF de "faire un trait d’égalité entre Israël et les juifs" et de "prêter ainsi le flanc à cette dérive, hélas, d’antisémitisme inadmissible". Et de fait : que lit-on sur le site de l’organisation communautariste, à la rubrique Présentation générale ? "Les grands axes prioritaires du CRIF sont : La lutte contre toutes les formes d’antisémitisme, de racisme, d’intolérance et d’exclusion ; l’affirmation de sa solidarité envers Israël
et son soutien à une solution pacifique au conflit du Proche-Orient ;
la préservation de la mémoire de la Shoah, afin que les futures
générations n’oublient pas les victimes juives de la barbarie nazie." Glissons sur les points 1 et 3 pour déplorer que le deuxième "grand axe prioritaire" soit "l’affirmation de sa solidarité envers Israël". Pour faire bonne figure, le texte précise "son soutien à une solution pacifique au conflit du Proche-Orient",
mais il faut alors objecter que les deux termes sont incompatibles :
depuis soixante ans, les dirigeants israéliens ont tout fait sauf
favoriser la "solution pacifique" que le CRIF appelle de ses voeux - ils la torpillent même consciencieusement et avec une belle constance.
La "solidarité avec Israël" revendiquée par
l’organisation juive française est-elle distincte du soutien aux
dirigeants de l’Etat hébreu ? Evidemment pas, comme l’a prouvé une
nouvelle fois la récente attaque sur Gaza, qui a donné lieu à une
manifestation en sa faveur organisée par le CRIF. "Le 4
janvier 2009, nous avons manifesté dans la dignité et le calme notre
solidarité à l’égard de l’Etat d’Israël comme c’est notre droit de
citoyens français, a rappelé Prasquier lors de son discours. Nous n’avons pas manifesté contre les Palestiniens", a ajouté l’hypocrite. Le 4 janvier, les Gazaouis mouraient sous les bombes. Et le CRIF d’aller
manifester sa solidarité avec l’Etat d’Israël au moment où son armée
attaque Gaza : n’est-ce pas manifester contre les Palestiniens que de
soutenir le massacre dont ils sont victimes (pas loin de 1500 morts),
alors même qu’il est en train d’être perpétré ? En clair,
l’organisation de Prasquier ne manifeste pas contre les Palestiniens
mais en faveur de ceux qui les tuent : la nuance est subtile ! Les
propos du président du CRIF sont exemplaires d’un fanatisme chevillé au corps dès lors qu’il est question d’Israël : "Certains osent suggérer ou même écrire que par leur attachement à Israël, les juifs de France, et le CRIF en particulier, se rendent eux-mêmes responsables des débordements antisémites, disait-il toujours dans la même allocution. Cette phraséologie fielleuse, nous l’avons connue dans notre histoire. "Ne soyez plus ceci ou cela, en gros ne soyez plus juif, et il n’y aura plus d’hostilité contre vous", nous disait-on alors. Aujourd’hui on nous enjoint hypocritement : "Soyez contre Israël, sinon il sera normal que nous soyons, ou que les autres soient, antisémites."
C’est ainsi qu’Arthur, sous prétexte d’être juif et de soutenir Israël
est interdit de spectacle par des manifestants extrémistes*." Imposture intellectuelle que ce discours ! Il ne s’agit pas d’être "contre Israël"
mais contre, en l’occurrence, les exactions perpétrées vis-à-vis d’une
population civile, et de façon plus générale l’oppression subie depuis
soixante ans par le peuple palestinien. Et aussi contre la violation
par l’Etat d’Israël des
résolutions de l’ONU,
l’édification illégale du mur de séparation d’avec les territoires
palestiniens, la construction de nouvelles colonies, illégales elles
aussi... Mais non, sous prétexte d’ "attachement à Israël", le CRIF cautionne
et encourage tout cela. Si on le lui reproche, on est bien sûr aussitôt
taxé d’antisémitisme. Et là où ça devient problématique, c’est que
cette organisation est censée exprimer la voix des juifs français. Ce
sont donc bien ses responsables, en manifestant constamment ce soutien
aveugle aux dirigeants de Tel Aviv, qui entretiennent le sentiment que
"tous les juifs soutiennent les persécutions infligées aux
Palestiniens", ce qui est bien sûr faux. Oui, le CRIF est
coupable de désigner l’ensemble des juifs de France comme ennemis
déclarés du peuple palestinien, en traçant, suivant la formule de
Martine Billard, "un trait d’égalité entre Israël et les juifs". Et que penser de la sortie du grand rabbin de France, Gilles Bernheim, déclarant durant la manifestation organisée par le CRIF que "la seule préoccupation de l’armée israélienne est de préserver, avec amour et courage, l’idée d’humanité pour tous les hommes", en pleine offensive sur Gaza (propos recueillis par Libération) ?
Irresponsable provocation ! Tout ceci ne justifie nullement
l’antisémitisme, qui représente évidemment une abjection. Tentons un
instant de pénétrer un cerveau antisémite. Que lui donne à penser
l’attitude réitérée du Conseil représentatif des
institutions juives de France ? Que les juifs soutiennent toujours les
juifs, quels que soient leurs crimes, par solidarité juive. Et que si
l’on combat l’Etat d’Israël, il faut s’attaquer aux juifs.
Pour l’amour de l’Humanité en général et celui d’Alix et Juliette Bonnet en particulier, j’accuse le CRIF de mettre en danger mes enfants, comme tous les autres enfants juifs de France, en ouvrant une voie royale à l’antisémitisme.
L’Union juive française pour la paix rejoint cette position, qui a adressé aux dirigeants du CRIF une lettre ouverte : "Les
masques sont tombés et maintenant, ça suffit ! Vous n’avez absolument
aucun droit de parler, ni en notre nom ni au nom de tous les nôtres qui
ont été parqués dans les ghettos, assassinés dans les pogroms, anéantis
dans les camps de la mort, mais qui aussi ont été de toutes les luttes,
de celles de l’Internationale pour un monde meilleur à celles de la
Résistance à l’envahisseur nazi, contre le colonialisme et pour la
liberté, la justice, la dignité et l’égalité des droits.
Vous avez
applaudi, encouragé les crimes de l’armée israélienne écrasant sous les
bombes la population dans ce que vous appelez « entité hostile »,
réduisant en tas de gravats ses maisons, dévastant ses cultures,
prenant pour cible les écoles, les mosquées, les hôpitaux les
ambulances et même un cimetière….Dès lors vous vous êtes placés dans le
camp des tenants de l’apartheid, des oppresseurs et des nouveaux
barbares , et le sang de leurs victimes rejaillit sur vous.Ce faisant,
vous avez perdu tout sentiment humain, toute compassion devant cette
détresse, vous nous avez outragés et salis en assimilant tous les Juifs
à des supporters d’une bande de criminels de guerre comme vous avez
déshonoré la mémoire de Rachi, d’Edmond Fleg, d’Emmanuel Lévinas et de
tant d’autres, enfin de tout ce que le judaïsme français comportait de
richesse humaine, d’intelligence et de lumières.Vous avez voulu faire
d’un conflit colonial et géopolitique un conflit communautaire et en prétendant que « 95 % des Juifs français approuvent l’intervention israélienne », vous attisez l’antisémitisme dont vous prétendez vous inquiéter de la résurgence, en pompiers pyromanes."
* : Au sujet d’Arthur,
les manifestants de Vals-les-Bains (Ardèche) n’ont pas interdit le
"comique" de spectacle, ils sont venus protester contre son soutien à
l’agression perpétrée sur les Gazaouis en réclamant l’arrêt des
bombardements. Après plus d’une heure de manifestation et le départ des
militants, c’est Arthur lui-même qui a annulé son spectacle, expliquant
aux spectateurs qu’il n’avait "plus le cœur à rire". Il a ensuite déclaré : "jamais je n’aurais imaginé, que dans mon propre pays, (...) on puisse manifester contre moi uniquement parce que je suis juif",
accusant la manifestation incriminée d’antisémitisme. Faux et
archifaux ! Il ne fut pas la cible de manifestants uniquement parce
qu’il est juif, comme il le prétend sans honte, mais en tant que
soutien de la politique - criminelle ! - du gouvernement israélien.
Claude Raymond, membre de l’Union juive française pour la paix, parmi
les manifestants ce soir-là, recadre le débat dans Le Dauphiné libéré : "Arthur est un sioniste convaincu qui apporte son soutien financier et tient des propos sionistes insupportables".
Voilà bien ce que lui reprochaient les manifestants. Peut-on taxer
d’antisémitisme des membres de l’Union juive française pour la paix ?
Pour les Torquemada pro-israéliens, sans aucun doute : même les juifs
sont anti-juifs dès lors qu’ils n’applaudissent pas la politique
d’Israël.
PS : nous consacrerons un second billet à ce dîner du CRIF, disséquant celui-là le discours indigne qui y fut tenu par le Premier ministre François Fillon, dont une seule phrase est citée dans le présent article. Or le reste mérite amplement le détour.
Olivier Bonnet

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