Une discrimination systémique, Quelques données chiffrées sur le racisme et son impunité
S’il est souvent difficile, au cas par cas, de
produire la preuve d’une discrimination raciste, il existe en revanche
des indices multiples qui permettent d’établir le caractère systémique
et massif du phénomène.
Par Pierre Tevanian.

En
1999, le taux de chômage était trois fois plus élevé chez les étrangers
non-européens que chez les Français (29,3% contre 9,5%). Et celui des
hommes issus de l’immigration maghrébine était trois fois plus élevé
que celui des hommes dont les deux parent étaient nés en France (27,8%
contre de 9,8%). Quant aux femmes descendantes de parents maghrébins,
leur taux de chômage était 1,5 fois plus élevé que celui des femmes
dont les deux parents étaient nés en France (24,6% contre 13,1%). Selon
la même enquête, l’obtention d’un diplôme du supérieur n’annule
aucunement l’effet des discriminations : si l’on ne considère que les
diplômé-e-s du supérieur, le taux de chômage des femmes issues de
l’immigration maghrébine est deux fois plus élevé que celui des hommes
dont les deux parents sont nés en France [2].
Une
enquête menée par l’INED en 2005 révèle la persistance de cette
discrimination systémique : chez les hommes notamment, le taux de
chômage est près de trois fois plus élevé chez les immigrés venant
d’Algérie, d’Afrique subsaharienne et de Turquie que chez les Français
eux-même enfants de Français (respectivement 29%, 27% et 25%, contre
10%), et plus de deux fois plus élevé chez les Français de parents
algériens, subsahariens et turcs que chez les enfants de deux parents
français (respectivement 23%, 19% et 21%, contre 10%) [3].
Cette enquête établit également que 32% des femmes marocaines et
tunisiennes occupent un emploi précaire, alors que la proportion est de
19 pour les femmes françaises dont les deux parents sont français.
En
2008, le taux de chômage des résidents étrangers demeure deux fois plus
élevé que celui des nationaux (17,8% contre 8,8%), et celui des
immigrés 1,7 fois plus élevé que celui des autochtones (14,7% contre
8,6%). Et là encore, l’écart ne saurait s’expliquer uniquement par une
moindre qualification des étrangers ou des immigrés, puisque, en 2008
comme en 1999, il est encore plus marqué lorsqu’on compare les
Français, immigrés et étrangers dotés de diplômes élevés [4].
Enfin,
un testing à grande échelle mené en 2006 par le chercheur Jean-François
Amadieu sur des offres d’emploi commerciaux et technico-commerciaux de
niveau BTS [5]
a révélé qu’à lieu de résidence, âge, sexe et CV équivalents, les
candidats dotés d’un prénom et d’un nom d’origine maghrébine avaient
six fois moins de chances de recevoir une convocation pour un entretien
d’embauche : ils n’ont reçu que 5% de réponses positives, contre 29%
pour les « candidats de référence » [6].
Ce
résultat fait du groupe des « maghrébins » le groupe le plus discriminé
après les handicapés (qui ont reçu 2% de réponses positives), plus
discriminé notamment que les hommes de plus de cinquante ans, les
hommes d’« apparence disgracieuse », les habitants d’une cité
stigmatisée et les femmes (qui ont reçu respectivement 8%, 13%, 17% et
26% de réponses positives). Et là encore, le fait de détenir des
diplômes de niveau plus élevé ne réduit pas le risque d’être discriminé
– pas plus que le fait de postuler dans un secteur où les employeurs
peinent à trouver des candidats suffisamment qualifiés.
Et
encore l’enquête n’a-t-elle pas testé d’autres profils, sans doute
encore plus discriminés, comme les Noir-e-s ou les femmes musulmanes
portant le foulard [7].
Un tel oubli – que l’ensemble des forces antiracistes ont à leur tour
oublié de remarquer – constitue d’ailleurs en lui même une preuve
supplémentaire de l’existence d’un très massif consentement à la discrimination.
Au
regard de l’ampleur de ces discriminations, le nombre de condamnations
annuelles est dérisoire (deux en 1992, 1994 et 1995, une seule en 1993,
zéro en 1995, deux en 2001 [8]).
Quant aux sanctions, elles sont on-ne-peut-plus légères, surtout
lorsqu’on les mesure au préjudice causé : la privation d’un emploi. Il
s’agit généralement d’amendes d’un montant qui varie entre 300 et 1500
euros, de peines de prison avec sursis relativement rares et ne
dépassant pas trois mois, et de dommages et intérêts d’un montant qui
varie entre 300 et 900 euros. La privation des droits civiques n’est
jamais prononcée, ni la prison ferme.
Les
pouvoirs publics se retranchent derrière la difficulté d’apporter la
preuve de la discrimination, mais sans engager la moindre politique
publique permettant d’y remédier : les opérations de testing
demeurent rarissimes, et menées exclusivement par des équipes de
chercheurs ou par des associations antiracistes, aux moyens fatalement
limités. Aucune « police de la discrimination » n’a été imaginée, pas
plus qu’un corps spécifique d’inspecteurs du travail. Les autorités
mettent systématiquement l’accent sur la nécessité d’« éduquer » et de
« prévenir », afin de « faire évoluer les mentalités », sans se soucier
de la quasi-absence de répression, et cela au moment même où la
répression supplante la prévention pour le traitement de la petite
délinquance – celle dont peuvent se rendre auteurs les jeunes issus des
quartiers populaires et de l’immigration, par ailleurs victimes de la
discrimination !
Des tables rondes sont
organisées avec un patronat qu’on sait massivement coupable de
discrimination, afin d’encourager les « bonnes pratiques » de
« promotion de la diversité » – alors que ce type de bienveillance
pédagogique est aujourd’hui devenu inconcevable face à toute autre
forme de délinquance. Il faut se rendre à l’évidence : la
discrimination est non seulement massive, mais aussi largement tolérée.
D’autant plus massive, précisément, qu’elle est massivement tolérée et
jouit, de ce fait, d’une quasi-impunité.
Enfin,
à cette remarquable tolérance pour des formes de discriminations « par
la race, l’ethnie ou la religion » théoriquement proscrites par la loi,
vient s’ajouter une injustifiable discrimination légale sur plus de 30%
des emplois disponibles : une condition de nationalité interdit aux
« non-ressortissants de l’Union européenne » tout accès aux emplois de
la fonction publique, des entreprises sous contrat et de nombreux
autres secteurs comme le Droit et le commerce [9]. Cette discrimination légale – que significativement, aucun parti de gouvernement ne remet en question [10]
– a pour effet non seulement d’entraver plus durement encore
l’insertion professionnelle des résidents étrangers originaires
d’Afrique ou d’Asie, mais aussi d’apporter une précieuse légitimation à
un principe qu’on qualifie souvent de lepéniste : la « préférence
nationale ».
Post-scriptum
Ce texte est extrait du livre La mécanique raciste, publié en 2008 par les éditions Dilecta.Notes
[1] Cf. CERC (Connaissance de l’Emploi, des Revenus et des Coûts), Immigration, emploi et chômage, n°3, 1999, Saïd Bouamama et Ahmed Benyachi, Les discriminations dans l’emploi et leurs impacts. L’exemple roubaisien, Voix de nanas, 2000. Cf. aussi Haut Conseil à l’Intégration, Rapport sur la discrimination, La Documentation française, juin 1999.
[2] Ariane Pailhé, « Inégalités racistes et sexistes dans l’accès à l’emploi en France », Nouvelles Questions Féministes, vol. 27, n°1, 2008.
[3]
Dominique Mheurs, Ariane Pailhé et Patrick Simon, « Mobilité
intergénérationnelle et persistance des inégalités », Publications de
l’INED, 2005.
[4] Enquête publiée par l’OCDE, disponible sur le site de l’Observatoire des inégalités : www.inegalites.com
[5]
La méthodologie de l’enquête et ses résultats complets sont disponibles
sur le site de l’Observatoire des discriminations :
http://cergors.univ-paris1.fr
[6]
Ces candidats dits de référence sont de sexe masculin, blancs de peau,
dotés d’un nom et d’un prénom « français » et domiciliés à Paris.
[7]
La situation des femmes voilées sur le marché de l’emploi est sans
doute la plus précaire, puisque l’embauche est dans leur cas la
rarissime exception, et le refus d’embauche la règle. L’impossibilité
de trouver un emploi avec un foulard sur la tête est même dite
explicitement aux femmes concernées, avec plus ou moins de
bienveillance, dans nombre d’agences ANPE. Cf. plusieurs témoignages
allant dans ce sens dans le recueil Les filles voilées parlent, publié aux Editions La Fabrique en 2008.
[8] Cf. Nasser Negrouche, « Laïcité et discriminations », www.monde-diplomatique.fr, février 2004
[9] Cf. le dossier très complet disponible sur le site du GISTI : http://www.gisti.org/spip.php ?rubrique246
[10]
Interpellé sur ce point par le GELD (Groupe d’études et de lutte contre
les discriminations), mis en place par sa ministre Martine Aubry, le
premier ministre Lionel Jospin avait en 1999 refusé catégoriquement
toute remise en cause des emplois réservés.

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